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5 questions à... Charlène Heiniger

Les abeilles terricoles, qui nichent dans le sol, représentent environ 70% des espèces d'abeilles sauvages. Pourtant, leur écologie reste encore largement méconnue, notamment en milieu urbain. Charlène Heiniger, adjointe scientifique à la Haute école du paysage, d'ingénierie et d'architecture (HEPIA), a coordonné le projet Bed4Bees : une recherche sur l'accueil de ces abeilles dans les parcs de Genève pour mieux comprendre leurs besoins et aider les gestionnaires d'espaces verts à les accueillir.

Pouvez-vous nous expliquer en quelques mots votre sujet de recherche ?

Bed4Bees est un projet de recherche débuté en 2020, consacré aux abeilles terricoles dans les parcs urbains de Genève (Suisse). Il s’est déroulé en plusieurs étapes. Tout d’abord, un travail de bibliographie a permis d’identifier les lacunes dans les connaissances sur les pollinisateurs en ville. Nous avons ensuite recherché des sites de nidification dans plusieurs parcs urbains. Sur cette base, l'équipe a proposé une structure de nidification inspirée des buttes à hyménoptères développées par Arthropologia à Lyon, mais plus complexe : par ex., adossée à un mur en pierre sèche, avec des pentes variées. Deux types de buttes ont été montés en 2023 dans trois parcs, puis suivis pendant deux ans (2024-2025). 

Les résultats ont dépassé les attentes : plus de 400 nids ont été recensés sur l'ensemble du suivi, dans les deux types de structures. Le projet a par ailleurs été complété par deux travaux de bachelor, avec Timothé de Meris et Simon Bertschi (2024 et 2025), qui ont permis d'étendre la cartographie des nids d’abeilles à cinq parcs au total.

 

 

Structures à hyménoptères installées dans les parcs genevois en 2023. À gauche : butte lyonnaise modifiée, parc Barton, 11.03.2025. A droite : butte HEPIA, parc Barton, 09.04.2025

 

Pourquoi ce sujet est-il important pour les pollinisateurs et pour la société en général ?

Nous sommes dans un tel moment de crise de la biodiversité que chaque espace urbain propice à l'accueil d'espèces sauvages compte. De nombreux espaces résiduels, entretenus de façon moins intensive, pourraient améliorer la situation des pollinisateurs en ville sans impliquer d’effort démesuré.

Au-delà de l'enjeu écologique, je pense que la ville joue un rôle pédagogique important : plus la nature y est visible, plus les habitants peuvent l'observer et comprendre l'intérêt de préserver les espèces sauvages. Le projet a aussi mis en évidence un phénomène intéressant : certaines abeilles terricoles s'installent y compris dans des zones de sol très piétiné, comme les « lignes de désir » que les promeneurs tracent dans les pelouses, en dehors des sentiers. Plusieurs dizaines de nids ont ainsi été retrouvés en plein milieu de passages fréquentés, avec un retour des mêmes espèces d'une année sur l'autre, signe que ces populations parviennent, dans une certaine mesure, à s'y maintenir.

 

Quelles sont les principales découvertes ou résultats de vos travaux ?

Le résultat le plus marquant est aussi le plus simple : quand on met à disposition des ressources de nidification adaptées, au bon endroit, les abeilles terricoles les utilisent rapidement et massivement. Sur les deux ans de suivi, la majorité des nids observés appartient à des espèces de la famille des Halictidés (Lasioglossum et Halictus). Des nids de quatre genres différents d’abeilles sauvages ont été observés sur les buttes (Lasioglossum, Halictus, Andrena et Megachile). 

Deux facteurs se sont révélés déterminants pour le succès d'installation : une bonne exposition, si possible avec du soleil dès le matin, et la présence de ressources florales à proximité. Les abeilles terricoles observées ne parcourent pas de grandes distances pour se nourrir. À l'inverse, la texture ou la richesse du substrat en matière organique semble avoir peu d'influence sur l'installation des nids.

Un enseignement complémentaire, et sans doute le plus transférable pour la gestion des espaces verts : ce n'est pas tant la construction de structures qui fait la différence, mais l'entretien qui les entoure. Sur les buttes HEPIA, seule une moitié a été désherbée régulièrement pendant la première année : la partie désherbée comptait considérablement plus de nids que le côté laissé sans entretien.


Crédit photos : Timothé de Meris

 

 

 

 

Quelles applications pratiques ou recommandations peut-on tirer de vos recherches ?

Les résultats du projet apportent plusieurs enseignements utiles aux collectivités et aux gestionnaires d'espaces verts.

Ils montrent d'abord que les aménagements spécifiques, comme les buttes de nidification, peuvent constituer des outils intéressants lorsqu'ils sont correctement implantés. Ils soulignent surtout l'importance de faire évoluer les pratiques de gestion : conserver certains sols nus, éviter de végétaliser systématiquement tous les espaces, maintenir une offre florale diversifiée et adapter l'entretien.

Le projet a également montré l'intérêt de ces dispositifs pour sensibiliser le public. Les panneaux installés sur les sites ont suscité de nombreux échanges avec les habitants, souvent surpris de découvrir que la majorité des abeilles sauvages nichent dans le sol. Il est arrivé qu'on soit en train de parler à quelqu'un et tout d'un coup, on voit une mégachile avec son petit bout de feuille, la personne était très étonnée !

Le levier le plus efficace n'est pas la construction de nouvelles structures, mais un changement de regard sur le sol nu dans la gestion courante des espaces verts, car les gestionnaires ont souvent le réflexe de revégétaliser toute surface dénudée. Le projet montre qu'il vaut mieux laisser ces zones à nu et les désherber régulièrement plutôt que d'y ressemer, quand l'exposition et les ressources florales sont favorables.

Concernant la construction de structures de nidification, le projet recommande d'éviter la terre végétale, trop riche en matière organique et en graines, au profit d'un substrat plus pauvre, ce qui limite aussi l'entretien. Les matériaux utilisés pour les buttes (pierres et bois de récupération issus de chantiers du canton) peuvent être obtenus à faible coût auprès des services d'espaces verts ou de carrières locales.

 

Quelles sont, selon vous, les prochaines grandes questions à explorer ?

Je pense qu'on est vraiment au début des réponses sur l'écologie de nidification des espèces terricoles en ville, mais aussi dans les milieux naturels et en milieu agricole. Certaines questions restent ouvertes : mieux connaître la profondeur de sol réellement nécessaire aux différentes espèces (question cruciale pour des dispositifs comme les buttes sur toitures végétalisées, où l'épaisseur de substrat est limitée), comprendre comment les abeilles pionnières repèrent aussi vite des structures nouvellement créées, certaines ayant commencé à nicher seulement six mois après le montage des buttes, et mieux caractériser l'usage réel des microstructures (tiges sèches, tas de bois) par les espèces cavicoles, un sujet qui s'est révélé difficile à documenter par des relevés indirects.

Ce projet montre aussi l'intérêt de laisser certains espaces urbains sans aucune intervention. C’est un choix souvent difficile à faire accepter par les gestionnaires mais potentiellement précieux pour les espèces qui dépendent de plantes sèches ou de tiges creuses.

Ces connaissances seront particulièrement utiles pour améliorer les aménagements urbains, les toitures végétalisées ou les projets de restauration écologique. Plus largement, elles permettront d'intégrer davantage les besoins des abeilles sauvages dans la conception et la gestion des espaces.

 

Pour en savoir plus : 

  • Consulter le rapport final du projet Bed4Bees
  • Installer des structures de nidification pour les hyménoptères terricoles : le détail de la mise en oeuvre est disponible dans le rapport final

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